Dans le cadre de l'Année de la France au Brésil j'ai eu le plaisir de connaître l'artiste multimedia Fred Forest dans ce mois de mai à Porto Alegre. Il est venu animer le panorama artistique du Brésil et apporter son exemple aux jeunes et aux moins jeunes aussi. Maintenant je donne la parole à Fred Forest.
Maria Suzana Marc Amoretti:
Vous avez fait votre auto-portrait comme étant avant tout celui d’un “expérimentateur”. C’est à cette condition que vous avez développé votre processus créatif comme artiste multimedia ?
Fred Forest:
Être un "expérimentateur", c'est d'abord une question de nature personnelle. C'est sans doute une certaine propension à la curiosité. Essayer d'explorer les choses en dehors des pistes habituelles; déjà toute tracées. Il faut bien se garder ne pas être pris au piège de la facilité, voir de la répétition. Je ne conçois pas l'art sans expérimentation car on risque rapidement de tomber alors dans des modèles sans invention nouvelle, donc dans de l'artisanat ! Je n'ai rien contre le "savoir faire" qu'implique l'artisanat mais je suis contre sa répétition des modèles jusqu'à l’épuisement de toute invention. Parmi les artistes il y a les " expérimentateurs " comme Picasso par exemple et ceux qui se copient eux-mêmes toute la vie, sombrant dans une vaine répétition. Il ne s'agit nullement de faire du nouveau pour faire du nouveau, mais de tenter en permanence de trouver les langages qui sont en adéquation étroite avec notre environnement, nos connaissances du moment, les techniques et technologies qui sans cesse évoluent et émergent, et enfin les idées (ideologies) qui elles-mêmes ne cessent d'évoluer. Comme artiste tout court (j'ai été moi-même dessinateur de presse et peintre) en privilégiant autant que possible la recherche mais comme artiste multimedia l'expérimentation devient de fait indispensable en soi car l'hybridation des supports et des techniques nous place necessairement en situation d'expérimentateur car il n'y a pas de modèles antérieurs. Au-delà du cadre de l'art qui est celui cet échange, je pense aussi que dans tous les domaines de l'activité humaine il y a une exigence de renouvellement et d'expérimentation pour conjurer la routine, la convention et finalement la sclerose.
Maria Suzana Marc Amoretti:
Quand on s’est parlé à Porto Alegre, vous avez dit qu’il y a une sorte de pouvoir de la part des collectionneurs, des galeries d’art, des musées, enfin, des institutions officielles et aussi des personnes liées à l’art en général qui veulent maintenir les mêmes critères d’évaluation de l’oeuvre d’art ad aeternum.
Fred Forest:
La nature humaine a horreur du changement et lui préfère la paresse d'un confort que perdure. Être
confronté au changement, nous contraint à un effort permanent et nous oblige à faire face à des situations inédites qui nous obligent de modifier nos comportements physiques et psychologiques. Notre perception la plus juste possible de l'art nous conduit à remettre en question les anciennes grilles qui nous permettaient hier une approche et une analyse de l'art.Tout simplement parce que le monde change. Tous simplement par le fait que l'art, nous-même et la société, ne sont pas des notions et des repères défintivement arretés mais en interactions permanentes. Pour ce qu'il est des collectionneurs, des galeries et des institutions, souvent les critères d'évaluation sont maintenus uniquement par la lenteur avec lesquelles s'assimilent les nouvelles formes. Il ne faut pas oublier que les impressionnistes eux-mêmes ont commencé par être au Salon des refusés ! tandis qu'aujourd'hui ils sont dans tous les musées du monde les plus importants. J'ajouterai que les collectionneurs, les galeries, les institutions sont victimes d'un formatage du goût et que ce formatage a également pour raison la difficulté à faire évoluer le système économique qui leur est propre de l'esthétique de l'objet à l'esthétique de la communication.
Maria Suzana Marc Amoretti:
À votre avis, quels sont les nouveaux critères de valeur de l’oeuvre d’art de la révolution digitale en marche apportés surtout par l’accès à l’Internet et comment peuvent-ils s’exprimer à partir de Second Life?
Fred Forest:
Les nouveaux critères de valeur symbolique de l'art avec le digital s'établissent sur un changement de notre rapport au monde et d'un glissement perceptible de l'esthétique vers l'éthique. Il ne s'agit plus de fabriquer des produits pour la "décoration " des appartements bourgeois dont il faut orner les murs, mais d'offrir à chacun à l'aide d'outils qui appartiennent à notre époque des "moments" existentiels qui sont partagés à distance. Des "moments" qui ne sont plus uniquement visuels et extérieurs mais des "moments" qui nous ramènent aux racines et à la conscience de notre véritable relation au monde, ici et maintenant. Nous passons de la "representation" a la "présentation". L'art digital n'a pas pour objectif de représenter nos conventions visuelles, mais de nous rendre à nous mêmes. Sur Second Life il peut y avoir le pire et le meilleur...Le pire, c'est ce qui est le plus repandu hélas sur Second Life ! où les protagonistes dupliquent le monde tel qu'il se présente dans la realité, terme à terme, comme copie conforme. Dans ce cas, on se trouve, face à une "représentation" du réel qui ne fait pas émerger une vraie et nouvelle façon de voir, de sentir, de comprendre. L'imaginaire et l'invention sont absents. Seules les références à une culture obsolete subsistent. Mais en cherchant bien sur Second Life
on découvre soudain un "objet " qui ne ressemble à rien, porteur d'une illumination inédite qui aiguise nos sens et éclaire notre esprit. Mais pour cela, il faut être patient et bien chercher ! Avec Second Life, c'est comme dans la peinture hier: avec de la peinture vous pouviez être un artiste de génie et faire des tableaux sublimes, ou simplement faire de la peinture en bâtiment en pretendant que c'est de l'art !
Maria Suzana Marc Amoretti:
Les artistes ont toujours utilisé des stratégies de communication pour prendre le pouvoir. L’Internet est un moyen de diffuser les messages des artistes sans qu’ils dépendent des musées et des galeries à la mode. Quand l’artiste réussi à structurer lui-même son propre réseau de dissémination de l’oeuvre d’art il arrive à la fois à ouvrir les portes de la société pour son travail et aussi à mettre en place de nouvelles valeurs qui restaient jusqu’alors apprivoisées par l’idéologie institutionnelle dominante.
Selon vous, l’Internet aujourd’hui permet la libération des artistes du joug du pouvoir institutionnel? Dans ce sens là, êtes vous même un exemple de ce genre nouveau d’artiste ?
Fred Forest:
Oui ce que vous avancez là est parfaitement exact. Je le partage entierement. Et c'est sûr, aussi, que je suis à ce titre un exemple emblematique, non seulement parce que je l'affirme, mais que par beaucoup de mes actions, j'en apporte les preuvres tangibles et par les résultats j'en administre la démonstration irrécusable.
Maria Suzana Marc Amoretti:
Vous avez avoué votre fascination pour les avatars par leur propriété d’être d’hybrides, un peu humains et un peu artificiels. Racontez quelle est l’origine de votre plus recent personage – EGO Cyberstar – et quels sont les rapports identitaires que peut-être vous entretenez avec lui ?
Fred Forest:
Les rapports identitaires que j'entretiens avec Ego Cyberstar sont complexes et seul mon psychanaliste pourrait vous apprendre quelque chose à ce sujet... Mais comme je n'ai pas de psychanaliste, on ne le saura jamais ! Je pense que ma psychanalise la meilleure se fait, au jour le jour, avec l'art. Tout roman, même si son auteur s'en defend, est toujours autobiographique. Je veux bien en consequence qu'Ego Cyberstar soit à la fois ma mère, mon père, mon frère et le Saint Esprit, mais cette éventualité ne trouble en rien mon esprit. Un jour que nous dinions à Paris tous les deux dans un petit restaurant algérien rue de la Huchette, Vilem Flusser, après une longue conversation au cours du repas, où nous n'étions pas d'accord, a fini par me lancer irrité et peremptoire :" Fred tu dois savoir qu'un chat n'est pas autre chose qu'un automate amelioré. Puis, originaire de Prague, ou il est né, et maintenant enterré, après avoir passé la plus grande partie de son existence au Brésil, il m'a longuement parlé du Golem. Je pense aujourd'hui qu'Ego Cyberstar pourrait avoir pour moi quelque chose de commun avec le Golem tel que Flusse (grand érudit) m'en a parlé...
Maria Suzana Marc Amoretti:
Quels sont vos rapports avec le Brésil ? Pourquoi les Biennales sont-elles une obsession dans votre vie ?
Fred Forest:
Mes rapports avec le Brésil sont des rapports affectifs et énergétiques. J'adore le Brésil, car j'y ai rencontré une force vitale qui m'a permis de surfer juqu'à Porto Alegre
et, peut-être, un jour encore plus loin dans une de ces villes du-bout-du-monde du Brésil, où toutes les "expérimentations" sont encore possibles dans un pays neuf et en devenir.
Par ailleurs, le Brésil a joué pour moi un rôle important dans le déroulement de ma carrière d'artiste sur une époque de plus de trente ans durant. C'est là ou mon vécu existentiel s'est fondu le plus étroitement avec ma trajectoire d'artiste et aussi avec la reconnaissance que vous savez.
Les Biennales ne sont pas des obsessions du tout dans ma vie, se sont des terrains de jeu comme les stades le sont pour les footballeurs... Des champs d'expérimentation où je donne libre cours à ma verve critique, à mon gout marqué pour la simulation, à mon partage avec d'autres artistes de projets solidaires faisant sens.
Maria Suzana Marc Amoretti:
2009 est l’Anné de la France au Brésil et vous êtes venu dans ce cadre faire des conférences et expositions dans trois importantes villes brésiliennes: São Paulo, Porto Alegre et Brasília.
Que signifie pour vous l’Année de la France au Brésil ?
Fred Forest:
L'Année de la France au Brésil au-delà du bla-bla-bla gouvernemental et de l'instrumentalisation des symboles et des artistes par les differents pouvoirs n'évoque rien d'autre pour moi que l'opportunité de retrouver, une fois encore, un pays, des hommes et des femmes que j'aime.
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